L'abondance générative : où se cache la vraie valeur ?
Réflexion sur l'abondance, la rareté et l'avenir de la création de valeur dans un monde dominé par l'IA, où le coût marginal de production tend vers zéro.
L'autre jour, une pensée m'a traversé l'esprit — une réflexion qui, d'ailleurs, me revient de plus en plus fréquemment ces derniers temps : le coût de "la parole", et plus largement de la production de contenu, tend désormais vers zéro. Ce phénomène n'est pas anodin. Il marque un basculement profond, touchant à la fois la structure de notre économie et notre conception même de la valeur.
Jamais il n'a été aussi simple, rapide et peu onéreux de produire un mot, une phrase, une image. Le contenu — qu'il s'agisse de texte, de son, d'image ou de vidéo — est désormais une ressource surabondante. Il y a à peine deux ans, une telle fluidité dans la création semblait encore hors de portée. Aujourd'hui, elle fait partie intégrante de notre quotidien.
Et il ne s'agit pas simplement de contenus anecdotiques ou insignifiants. Ce sont, bien souvent, des productions qui, auparavant, auraient requis des heures de travail humain. Désormais, quelques requêtes bien formulées, quelques clics suffisent à générer des présentations, des articles, des visuels, des idées — en un instant.

Un bon exemple de cette bascule : avec l'IA générative... :D
Avec l'IA générative (des LLMs et autres), le coût marginal de création de contenu — c'est-à-dire le coût de produire une unité supplémentaire — tend vers zéro.
Le coût marginal en chute libre
Prenons un exemple simple : tu veux rédiger un article professionnel ? Avant, tu fais appel à un expert ou un freelance, tu payes 300 €, tu attends 48 h. Aujourd'hui ? Tu poses ton idée à une IA, tu l'affines en quelques minutes, tu as une version propre, prête à publier… pour presque rien.
Maintenant, remplace "article" par :
- Contrat juridique
- Stratégie marketing
- Support client
- Maquette produit
- Vidéo explicative...
Bref, une part croissante de nos activités intellectuelles et créatives devient automatisable.
On voit clairement où cela nous mène : ce n'est plus seulement le contenu qui devient abondant, mais une part croissante du travail humain lui-même. En réalité, il devient de plus en plus évident que, dans le futur, le coût marginal de la production d'intelligence tendra vers une valeur proche de zéro. Autrement dit, une fois les grands modèles d'intelligence artificielle entraînés, leur coût d'inférence — c'est-à-dire le coût de leur utilisation — devient des centaines de fois inférieur à celui de leur entraînement.
Et c'est là qu'on touche à quelque chose de bien plus grand
Si le coût marginal de produire des idées, des services ou du travail s'effondre… comment génère-t-on encore de la valeur ? Qu'est-ce qui reste précieux quand tout devient reproductible à l'infini ?
Ce que je vous propose dans cet article, c'est une exploration :
- De ce que signifie cette abondance générative
- Des nouvelles raretés qu'elle révèle
- Et de la manière dont, dans ce futur presque gratuit, on continue malgré tout à créer de la valeur
Abondance, déflation, coût marginal : ce qui est en train de changer
Ce phénomène, on peut le comprendre à travers trois dynamiques :
Abondance
Premier pilier de ce changement :
Une fois qu'un bien est numérisé, le coût de produire une copie supplémentaire s'effondre. L'offre devient illimitée, la rareté disparaît.
Exemple : Ton téléphone peut capturer, éditer, stocker et partager des milliers de photos — gratuitement. La photo n'est plus un objet rare, mais une commodité. Idem avec les articles, le code, les musiques générés par l'IA en quelques secondes.
Déflation
Deuxième effet domino :
Quand le coût marginal de production baisse, les prix suivent. Et dans les secteurs où l'IA remplace le travail humain, une pression à la baisse durable sur les prix s'installe.
Exemple : Le coût d'entraînement des grands modèles IA a chuté de 99,5 % entre 2017 et 2022. Le coût de faire "travailler" un modèle est maintenant bien inférieur à celui d'un humain pour certaines tâches.
Monde à coût quasi nul
Enfin, l'étape ultime de cette dynamique :
Une fois que l'infrastructure (le modèle, l'inférence, l'UI) est en place, produire du contenu ou un service devient presque gratuit.
Exemple : Une fois ton abonnement de 20 € ChatGPT payé, écrire 1 ou 1000 articles coûte presque rien. C'est exactement ce que Jeremy Rifkin appelait une "société à coût marginal nul". C'est là qu'on est en train d'atterrir.
Abondance (de contenu / intellect) → entraîne une déflation (des prix) → parce que le coût marginal de production tend vers zéro.
Là où tout s'effondre, quelque chose devient rare
Quand tout peut être produit en illimité, la valeur se déplace vers ce qui reste rare.
L'Attention
Le temps humain est limité et notre attention est finie. Quand le contenu est infini, l'attention devient la vraie monnaie. Ce qui importe véritablement, ce sont les contenus que nous choisissons de lire, de regarder ou d'écouter.
Ceux qui construisent des narratifs forts, des communautés ou des systèmes de distribution captent cette attention. Ce n'est pas celui qui produit le plus de contenu qui gagne, c'est celui qui le fait lire, écouter ou regarder. Les créateurs, marques ou plateformes qui savent capter l'attention créent la survaleur.
La Confiance
Dans un monde saturé de contenu généré, qui croire ? Authenticité, preuve, éthique, garanties humaines deviennent des actifs monétisables. La crédibilité devient une barrière à l'entrée.
L'Orchestration
Les ingrédients sont gratuits. Mais le plat bien cuisiné reste payant. Celui qui sait assembler les outils, intégrer plusieurs IA, contextualiser le service... reste celui qui crée la vraie valeur.
Rien de nouveau : L'histoire se répète
Ce n'est pas la première fois qu'une révolution technologique rend la production quasiment gratuite. Et aujourd'hui, comme hier, la valeur se déplace à nouveau, elle se déplace vers la sélection, l'expérience et le service :

Par exemple, Red Hat n'a pas vendu le code. Ils ont vendu la fiabilité, le support, et l'intégration en entreprise. Les éditeurs n'ont pas vendu le papier. Ils ont vendu la sélection, la diffusion, la qualité éditoriale.
Le pattern est clair : quand le coût de production tombe, la valeur se déplace vers la sélection, l'usage et l'expérience.
Pour finir
Dans un monde où "produire" ne coûte plus rien, la valeur se recrée ailleurs : dans la pertinence, la relation, l'orchestration.
La bonne question n'est plus : qu'est-ce que je peux produire ?
Mais : quelle rareté puis-je incarner ?
Tu veux construire quelque chose de durable dans cette nouvelle économie ? Pose-toi la vraie question :
Quel est le nouveau goulet d'étranglement ? Où est la vraie rareté aujourd'hui ?
Parce que c'est là… que naîtra la prochaine génération de valeur.
Cheap speech isn't the end of meaningful conversations.